LA TRADITION DES VŒUX : UNE ANALYSE DE L’ESSAYISTE JEAN DUCHESNE

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« Ce qu’il faut pour que soit “bonne” l’année qui commence »

Comme chaque 1er janvier, dans les jours qui suivent et même (paraît-il, selon les usages) jusqu’à la fin du mois, on échange des vœux de « bonne année » avec ceux qu’on voit pour la première fois depuis le changement de millésime. On peut juger ces civilités conformistes, insincères et futiles, au point de s’en dispenser s’il se peut — ou du moins de ne pas en prendre l’initiative, puisqu’il est malappris de refuser a priori la réciprocité à quelqu’un qui déclare vous vouloir du bien, même si c’est par pure convention et en vous connaissant à peine. Et il n’est pas plus ruineux de lui retourner son souhait qu’il ne lui a coûté de le formuler platement. Cependant, ces politesses sont peut-être moins arbitraires et superficielles qu’elles le paraissent.

Bienveillance envers le prochain

Ce qui pousse à présumer vains ces vœux est que celui qui les présente n’a généralement, même sans la moindre hypocrisie, aucun moyen pratique de les réaliser. De même, lui rendre la pareille ne rend pas capable de faire son bonheur. Or c’est justement ce désintéressement qui fait la valeur de l’échange. La gratuité est poussée assez loin, puisqu’elle ne revendique pas l’efficacité : je ne me répute pas plus en mesure de rendre heureuse la personne à laquelle je souhaite une « bonne année » qu’elle-même n’imagine que son vœu suffira à m’éviter tout désagrément et répondre à mes besoins. Il y a simplement, des deux côtés, l’espérance altruiste que, pour l’interlocuteur, les douze mois qui viennent se passeront aussi bien que possible.

Marquer le début d’une année nouvelle inscrit en effet intuitivement dans un monde bien plus vaste que le cadre perceptible du moment. On s’ouvre à la durée, mais aussi à un espace considérablement élargi, cosmique même.

Ce n’est pas si négligeable dans un monde souvent ressenti comme dur et égoïste, régi par des rapports de force, où tout se paye. Ce que la coutume et le calendrier invitent à exprimer là, alors qu’on ne le fait habituellement pas, c’est la bienveillance envers le prochain, ce qui veut dire d’abord les proches (bien sûr), mais aussi les gens qu’on rencontre, qu’on croise… Cette prévenance non sélective, la plupart du temps tacite, voire inconsciente, est indispensable à la vie sociale. Elle manifeste une attention mutuelle plus soutenue que les rapides « bonjour », « au revoir » ou « merci » qui n’impliquent pas une reconnaissance personnalisée, parce qu’elle creuse l’horizon au-delà de l’immédiat du contact et des paroles de circonstance.

Une dimension cosmique

Marquer le début d’une année nouvelle inscrit en effet intuitivement dans un monde bien plus vaste que le cadre perceptible du moment. On s’ouvre à la durée, mais aussi à un espace considérablement élargi, cosmique même, puisque le temps (on le sait depuis belle lurette) est régi par le cours des astres. Certes, on est bien moins couramment et en tout cas moins publiquement persuadé qu’autrefois que tout ici-bas est réglé par le mouvement des planètes et des étoiles dans le ciel. Mais le rappel que notre Terre entame une nouvelle rotation autour du soleil nous aide à nous situer dans un temps dont l’écoulement est linéaire et irréversible, mais simultanément cyclique, avec des renouvellements réguliers qui contrebalancent l’érosion perpétuelle du présent.

De surcroît, il n’est pas indifférent ni sans signification que l’année — autrement dit la durée d’une révolution complète de notre satellite autour de l’énorme boule d’hydrogène et d’hélium qui lui procure lumière et chaleur — soit numérotée à partir d’un événement qui n’est autre que la venue du Christ. Peu importe si la date exacte est difficile à établir. Peu importe si environ 30% seulement des humains sont chrétiens aujourd’hui. Peu importe la sécularisation. Le début assigné à chaque cycle nouveau est une semaine après le jour où est célébrée la naissance de Jésus. Nous entrons dans la deux mille vingt-sixième année de l’ère chrétienne.

Le Jour de l’An calé sur Noël, qu’on le veuille ou non

Le calendrier actuellement adopté dans le monde entier (et pas seulement dans les pays évangélisés) est appelé grégorien parce qu’il a été promulgué par le pape Grégoire XIII en 1582. Il débute le 1er janvier. Mais il reprend en cela le modèle dit julien (adopté sous l’autorité de Jules César), qui fixait l’ouverture d’une année nouvelle à la fin des sept jours que duraient les festivités du solstice d’hiver, dont le premier est devenu Noël au IVe siècle. Qu’on le veuille ou non, le Jour de l’An est donc calé sur la Nativité. C’est ainsi par ignorance que l’on peut en faire une fête étrangère au christianisme, totalement areligieuse et d’une laïcité autonome.

La foi fait découvrir, en amont de toute expérience, ce que signifie de vivre en plénitude et comment se trouvent là, inséparables du bon et l’épanouissant, le vrai et le beau.

Quoi qu’il en soit, le basculement dans une phase définie par le chiffre suivant selon l’ordre numérique induit l’idée d’un dépassement, d’un redémarrage, d’un renouveau dans un cadre ouvert, où l’on se dit que les conditionnements antérieurs appartiennent à un passé révolu et ne pèsent peut-être plus aussi inévitablement. D’où des espérances et de bonnes résolutions. Ce sont bien entendu des rêves. Mais ils ne sont nullement méprisables. Pour le reconnaître, il suffit d’entendre l’appel solennel (et dûment relayé au-delà de l’Église) que le pape lance en faveur de la paix dans le monde, chaque 1er janvier depuis saint Paul VI en 1968. À l’époque, la grande affaire était le Vietnam. Les guerres ne manquent (hélas !) toujours pas 58 ans plus tard.

La foi est plus qu’une sagesse

Qui peut s’en satisfaire ou du moins s’y résigner ? La question que l’on peut — voire que l’on doit — se poser est de savoir ce qui rendrait « bonne » l’année qui commence quand on présente ses vœux à la ronde. Une prudente courtoisie pousse à laisser l’autre déterminer en lui-même, et sans être obligé à l’exhiber, ce à quoi il aspire — si tant est qu’il ou elle réussisse à l’identifier. Les ambitions qui s’affichent parfois restent modestes : la santé, pas d’ennuis graves, l’exercice sans entrave de droits naturels et acquis, quelques gâteries… Il y a là une certaine sagesse. Elle est respectable, mais plutôt passive. C’est pourquoi elle n’arrive pas tout à fait au niveau de la « vie bonne » des philosophes de l’Antiquité. Pour eux, une existence véritablement humaine, et pas seulement animale, répond à des exigences intellectuelles et même esthétiques.

Contrairement à ce qu’on s’imagine souvent, le christianisme n’est pas en rivalité avec les multiples écoles (platonisme, aristotélisme, épicurisme, stoïcisme, hédonisme, etc.) dites eudémonistes (du grec eudaïmonia : bien-être), dont chacune a sa conception du bien, donc de la satisfaction puisée à le cultiver, et débouche sur une éthique. La foi peut valider certaines des recettes de ces morales, mais elle ne promet pas le bonheur en ce monde — et ne l’exclut pas non plus ! Elle fait plutôt découvrir, en amont de toute expérience, ce que signifie de vivre en plénitude et comment se trouvent là, inséparables du bon et l’épanouissant, le vrai et le beau.

Le désir que Dieu enseigne

Noël et aussi la Cène, la Passion et la Résurrection du Christ racontent que le propre de la vie est de se donner, sans être diminuée si rien n’en est retenu, et d’être reçue pour autant qu’elle est remise à la disposition de sa source, afin d’être associée à sa fécondité. C’est ainsi que le Père engendre le Fils et que l’Esprit en procède. C’est ainsi encore que le Fils s’expose (dans tous les sens du terme) au milieu des hommes et leur envoie l’Esprit afin qu’ils puissent comme lui rendre au Père ses dons immérités — autrement dit ses grâces —, en s’offrant à leur tour (cf. Rm 12, 1), dans le même élan désintéressé, au Dieu trinitaire et à leurs semblables.

L’année sera « bonne » à la mesure où cette vérité sera non seulement perçue, mais encore vécue, et où sa beauté fera envie. La question décisive est ainsi celle du désir : veut-on assez en n’espérant que le mieux possible ? La coutume des vœux du Nouvel An laisse huit jours pour assimiler l’énormité de Noël en saisissant que c’est bien, comme l’ont dit les Pères de l’Église, pour rendre les humains impatients d’avoir part à sa vie que Dieu s’est fait l’un d’eux.

Jean Duchesne

 

Source : https://fr.aleteia.org/2025/12/30/ce-quil-faut-pour-que-soit-bonne-lannee-qui-commence/?utm_medium=email&utm_source=sendgrid&utm_campaign=EM-FR-Newsletter-Daily-&utm_content=Newsletter&utm_term=20251231

 

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